WOL (Working Out Loud) – Le travail collaboratif via les médias sociaux, une nouvelle réalité

WOL (Working Out Loud) : Travailler à haute voix, une nouvelle réalité…  Les médias sociaux catalysent le travail collaboratif.

De plus en plus de personnes utilisent les médias sociaux pour discuter de leur travail en temps réel.

7 OCTOBRE 2015 À 14H50

Working Out Loud - Travail à voix haute - Acutalités UQAM

«Nous avons même déniché des agriculteurs qui travaillent à haute voix en partageant des photos de leur travail et en discutant de semis et de machinerie», souligne Claudine Bonneau.Photo: iStock

Un artiste se demande comment poursuivre la composition d’une œuvre, un informaticien bute sur un code et demande de l’aide, un employé détaille les étapes d’un projet en cours. De plus en plus de personnes utilisent les médias sociaux pour raconter ce qu’elles font au travail, en temps réel. «Ce phénomène prend de l’ampleur et porte désormais un nom:working out loud, traduit en français par « travailler à haute voix »», explique Claudine Bonneau, professeure au Département de management et technologie, qui a amorcé l’an dernier une étude sur le sujet avec sa collègue Viviane Sergi.

Les deux chercheuses de l’École des sciences de la gestion s’intéressent au working out loud (WOL) sur Twitter. «Nous connaissions l’usage des médias sociaux pour relayer des « produits finis », des contenus édités. Il ne s’agit pas de ça, mais bien d’une porte ouverte sur un work in progress, sur un processus non achevé en cours de réalisation», explique Claudine Bonneau.

Elles ont été surprises de constater que ce ne sont pas uniquement les pigistes à la maison qui pratiquent ce qu’on appelle aussi la narration du travail. Leur échantillon contient en effet quelque 200 gazouillis rédigés entre autres par des informaticiens, des enseignants, des employés de bureau, des travailleurs humanitaires et des designers. «Nous avons même déniché des agriculteurs qui travaillent à haute voix en partageant des photos de leur travail et en discutant de semis et de machinerie», souligne Claudine Bonneau.

L’analyse de cet échantillon leur a permis d’identifier différentes catégories de gazouillis. Certains travailleurs ventilent leurs frustrations, d’autres énoncent les embûches rencontrées. Certains demandent de l’aide pour résoudre un problème, d’autres font preuve de réflexivité, réfléchissant «à haute voix» sur leur métier ou sur une problématique en particulier. Enfin, certains offrent leur savoir aux intéressés en détaillant ce qu’ils font et comment ils y parviennent.

Une pratique collaborative

Claudine BonneauPhoto: Émilie Tournevache

La collaboration figure parmi les principaux bénéfices de cette pratique émergente. «Nous avons constaté que la narration du travail fait naître des échanges qui ne se limitent pas à l’échelle organisationnelle, ni même nationale», souligne Claudine Bonneau. «Un compte Twitter est par défaut en mode public. N’importe qui peut lire vos messages et n’importe qui peut y répondre, explique Viviane Sergi. Cet aspect rend les frontières organisationnelles poreuses, car tout employé peut partager ce qu’il vit avec le reste de la planète.»

Selon elles, les adeptes du WOL se créent ainsi de nouvelles communautés de pratique où l’entraide prime. «À cet égard, la narration du travail s’inscrit dans la tendance marquée aux espaces de travail collaboratifs, au coworking, souligne Claudine Bonneau. À la seule différence que les échanges se déroulent sur les médias sociaux.» Preuve du succès de la pratique, il existe une semaine internationale du WOL, qui aura lieu cette année du 16 au 23 novembre.

La valorisation des erreurs

Plus encore: les travailleurs à haute voix ne se contentent pas de de demander de l’aide; ils partagent les embûches qu’ils rencontrent et font état, sans gêne, de leurs erreurs et des leçons qu’ils en tirent. «C’est révélateur du contexte de transformation de notre rapport à l’erreur, estime Viviane Sergi. Auparavant, le mot erreur était lié à « faute » et à des jugements négatifs. Depuis quelques années, il y a une tendance à la valorisation des erreurs, qui sont une source d’apprentissage et même d’innovation en bout de ligne.»

Il existe même des FAIL camps où les gens vont célébrer leurs échecs. «Le WOL est une manifestation de cette tendance, poursuit Claudine Bonneau. Le véritable partage, dans ce cas-ci, implique de reconnaître ses erreurs.»

Un défi pour les organisations

Viviane SergiPhoto: Émilie Tournevache

Dans une deuxième phase de leur étude, les deux chercheuses aimeraient rencontrer des gens actifs en WOL établis à Montréal afin de pouvoir documenter les retombées de leur pratique à long terme. «Nous supposons que le travail à haute voix facilite les contacts et les rencontres entre travailleurs autonomes, par exemple, note Viviane Sergi. Nous aimerions également observer si les apprentissages issus de ces échanges se transfèrent dans le travail, notamment pour les gens qui oeuvrent au sein d’une entreprise.»

Les deux spécialistes de l’univers du travail s’intéressent particulièrement aux possibilités du WOL en milieu organisationnel. «Quand on parle d’implantation de médias sociaux corporatifs en entreprise, on parle de plus en plus du WOL, note Claudine Bonneau. C’est une solution simple, peu coûteuse, qui permet de décloisonner les organisations et les silos en misant sur l’ouverture et la collaboration.»

Pour l’instant, le phénomène se déroule plutôt en dehors des organisations, ou alors à leur insu. «On ne sait pas à cette étape-ci de notre recherche si certains adeptes ont l’assentiment ou non de leur employeur, précise Viviane Sergi. On suppose toutefois que la plupart des individus le font de leur propre initiative.»

Si les entreprises adoptaient cette pratique, les employés qui en sont déjà adeptes deviendraient les meilleurs ambassadeurs pour «l’enseigner» à leurs collègues et leur en vanter les mérites. Cela pourrait même devenir un bon outil de transfert des connaissances dans un contexte de départ à la retraite. «Les entreprises mettent souvent au point des logiciels lourds et complexes pour assurer la conservation et le transfert des savoirs, alors que le WOL est une pratique légère et efficace qui pourrait remédier à une partie du problème», affirme Viviane Sergi.

Coup de pouce pour le télétravail?

Même le télétravail pourrait profiter de la narration du travail. «Les employeurs hésitent à permettre le télétravail, car ils ne savent pas à quel point leurs employés à la maison travaillent véritablement, explique Claudine Bonneau. Avec le WOL, on envoie un signal constant qui tient nos collègues et nos patrons informés de l’avancée de nos tâches. C’est un peu comme une conversation périphérique, que l’on entend au loin sans être obligé d’intervenir. En cela, c’est beaucoup moins intrusif que le courriel et le téléphone.»

La tendance au WOL constitue un contrepoint intéressant aux opinions répandues selon lesquelles les médias sociaux ne sont que le lieu d’expression d’individus narcissiques et égocentriques, estiment les deux spécialistes. «Cela donne une image plus nuancée de ce qu’il est possible de faire avec les médias sociaux», croit Viviane Sergi. «Certains vont même jusqu’à dire que le CV pourrait devenir obsolète, car le WOL sera une version dynamique de notre CV, en éventuelle construction», conclut sa collègue.